On a quitté Montréal pour Rimouski, oui, mais à quoi bon quitter un immeuble en ville pour se retrouver dans un bloc avec pour seule vue des poubelles ou l'arrière d'un bar de danseuses ?
On a donc quitté la ville en optant pour le dépaysement maximal, la vraie affaire.
Dominic a été le plus inflexible des deux et je l'en remercie, car maintenant on a vue sur le fleuve (que dis-je, la mer !) à la journée longue.
L'argument que j'ai souvent entendu lors de la préparation de notre déménagement, c'était "Tant qu'à s'installer près de la mer, autant avoir les pieds dans l'eau dès qu'on sort de chez nous !". Ça tombe sous le sens.
Alors c'est fait. On a l'eau devant chez nous. Un drôle de sentiment au début, où je trouvais le paysage étrangement vide et plat. Habitué à voir des escaliers tournants, des gens rentrer ou sortir de chez eux, des écureuils, des pigeons sur les toits, des avions descendre vers l'aéroport, des gens traîner dans la ruelle, des chats errants errer, je trouvais la nouvelle vue déstabilisante. De l'eau. Juste de l'eau. Jusqu'à l'horizon. De plus, début avril, le gris dominait : gris le ciel, gris l'eau, pas d'arbre. Beaucoup de surface et pas grand-chose à y déceler… on se retrouve soudainement face à soi-même quand il n'y a rien vraiment à observer dehors.
Peu à peu, je me suis habitué à la vue. Je me suis déshabitué aux mouvements trop rapides, aux bruits agressants des sirènes, aux engueulades et aux ruptures amoureuses à la sortie du bar Chez Françoise. J'ai appris à voir plus de couleurs dans moins de couleurs, l'œil s'entraîne et s'affine, il a moins de contrastes à saisir, plus de distance à appréhender. On n'a pas le choix, on voit plus loin car moins d'obstacles devant.
Et puis, je n'apprendrai rien à ceux qui sont familiers avec la mer, mais ça n'arrête pas de changer. Et ça peut changer rapidement. Le ciel bleu vif et une mer calme qui ressemble à un lac peuvent devenir en dix minutes menaçants, gris et vert foncé, puis redevenir calmes cinq minutes après…
J'ai tellement entendu dire que la mer est très changeante que j'avais intégré moi aussi cette idée, sans y avoir vraiment réfléchi ni l'avoir vraiment vérifié. Eh bien c'est vrai ! Les mouettes, les canards, les phoques, les vagues, les marées sans cesse différentes, les roches qui apparaissent et disparaissent dans les eaux, et surtout la lumière, tout cela est en constant mouvement. Hypnotisant et magnifique. Ça aurait été dommage de s'installer dans les champs ou le bois de l'arrière-pays (même si c'est très beau là-bas aussi).
Pointe-au-Père était auparavant un village indépendant. Maintenant, c'est devenu un district de Rimouski. On est donc des Rimouskois sur le papier, mais dans les faits on est vraiment hors du centre-ville de Rimouski, à 13 kilomètres exactement comme me le dit mon odomètre de vélo.
Suivre la 132 en sortant de la ville sent les vacances. D'abord car on doit passer devant le port et y voir tous ces voiliers, bateaux de pêche et traversiers ; un enchevêtrement de mâts et de cordages hyper-fouillis mais qui fait tellement le charme des bords de mer… et puis, les poissonneries qui se trouvent en bord de route, avec leurs dessins de crabes, de homards et de poissons ; les motels, aussi, ça rappelle les vacances ; leurs noms et celui des gîtes et auberges dans lesquels on retrouve souvent les termes "mer", "anse", "baie", "marée"… Ça, c'est sans compter l'odeur : caractéristique de la mer, impossible à décrire vraiment, mais tout le monde voit ce que je veux dire.
Quand je suis arrivé, début avril, je m'emplissais les poumons sans arrêt de cette senteur, comme si je n'allais passer ici que quelques jours ; on est trop habitués à l'idée d'être au bord de la mer juste en vacances. Une petite appréhension me titilla alors : est-ce que je vais tellement m'habituer à cette odeur que mon nez va arrêter de la percevoir ?
Quatre mois plus tard, mon nez sent toujours et s'émerveille encore. Ouf ! D'autant plus que la finesse de l'odorat n'est pas mon point fort.
Bien sûr, l'odeur varie selon l'humidité ambiante, la température, le fait que la marée soit haute ou basse, le fait d'avoir un rhume ou non, et le nombre de personnes qui ont tiré leur chasse d'eau à Montréal... ah, et le vent, bien sûr ! Comment l'oublier, lui ? À me déplacer à vélo, j'en ai bien conscience, du vent. Lui, il sait ne pas se faire oublier !
Bon, soyons indulgent car il y a des journées entières sans vent aucun, et le fleuve pourrait à ce moment-là être un lac. PAS UNE vague, pas un bruit.
Et d'autres où on se croirait sur le bord de l'océan, avec les rouleaux qui viennent s'écraser sur la plage avec les gros schploufchrrrrrrrrr caractéristiques. Ces jours-là, être à vélo est toute une aventure, dans un sens comme dans l'autre : soit on avance aussi vite qu'à pied, soit on atteint les 50km/h (fait vécu !)… c'est chouette et pas, ça dépend… mais c'est ça, la mer. Et on dirait que j'accepte davantage ces inconvénients de déplacement parce que, justement, c'est ça la mer. Une mer sans vent, c'est pas vraiment la mer.
Le soir, je me promène souvent sur la plage une fois le soleil couché, quand il fait sombre. Edgar (pour ceux qui ne savent pas, mon chat) marche à côté de moi. Oui ; pendant que Croûton (l'autre chat) tue des souris à tour de patte et mène sa vie de chat ordinaire, Edgar suit ses maîtres partout. Il adore ça. Il marche, il escalade les roches comme un chat, mais il reste à côté et accourt quand on l'appelle. Je suis sûr qu'il a déjà été un chien dans une vie antérieure.
Depuis que l'été est là, j'aime aussi marcher sur la plage pieds nus ; ça me fait me sentir en vacances à 50 mètres de chez moi.
Un soir, donc, la situation m'a sauté aux yeux. J'étais assis dans le sable à regarder les toutes petites lumières de la rive d'en face. Le trafic sur la 132 s'étant calmé, c'était très silencieux. Quelques lumières chez les gens (dont nous, les couche-tard du coin, j'ai l'impression), un fleuve calme et Edgar qui fouine pas loin de moi.
Ma réflexion à ce moment là : C'est typiquement le genre d'endroit dans lequel on ne se trouve qu'en vacances, habituellement. Le genre d'endroit dont on se dit "J'aimerais tellement rester là… fait chier de devoir rentrer à la maison et de reprendre mon boulot et mes habitudes !". Jusqu'à maintenant, je ne me suis trouvé au bord de la mer qu'en été et qu'en vacances, ce qui est normal pour la plupart d'entre nous. Et comme certains, je me suis imaginé rester là et ne pas rentrer chez moi.
Maintenant, mon chez-moi, je le vois depuis la plage. Tellement un drôle de sentiment.
Une bouffée de satisfaction m'a rempli ce soir-là.
Car, plus que de vivre ici, j'ai réalisé qu'on y est parce qu'on l'a voulu. Tout simplement. Dominic et moi, on a fait un choix (et les sacrifices qui vont avec), et à présent je me promène avec Edgar sur la plage le soir pendant que Croûton, qui n'était jamais sorti d'un appartement jusqu'au mois d'avril, tue des souris dans la nuit.
Bien sûr, je sais que la vie reste la vie, il faut payer ses factures, travailler, avoir des contraintes, et rien n'est facile. Mais déjà, avoir ce décor dans nos vies, c'est pas si mal, non ?
Pendant que j'écrivais ces lignes, Edgar est sorti. La nuit tombe tout doucement. C'est marée basse.
Tout à l'heure, j'enlèverai mes pantoufles, mes chaussettes, et j'irai le rejoindre dehors.
Dans notre beau décor.
Wow, vraiment émouvant Pascal, tu as une belle plume et tu donnes envie de changer d'air. La mer me manque tellement et je la retrouve grâce à toi à travers ce texte...merci...
RépondreSupprimerHeille MERCI ! Bon, maintenant, histoire d'être fidèle à mes écrits, j'enlève mes chaussettes ET JE FILE DEHORS ! ;-)
RépondreSupprimerPis?...Combien de souris?...;-)
SupprimerTrès beau texte, je sentais presque l'odeur de la mer et les embruns sur ma peau. Merci beaucoup, j'ai eu l'impression de m'échapper de Montréal pour quelques minutes :-)
RépondreSupprimerTrès beau texte Pascal , j'ai la sensation de me retrouver dans ton texte , pour avoir quitté la ville pour la campagne profonde , je suis partie dans le sens contraire . Mais c'est un choix de vie , même si tout n'est pas rose , le principal est là , un lieux de vie en accord avec nos aspirations ; de la perspective depuis nos fenêtres, on voir loin , on profites du calme : conditions propices à une belle vie ! En tout cas merci , tu m'as fait apprécier la vie au bord de la mer , moi qui suit une vrai terrienne !!
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