2012/11/02

Le paradoxe de l'immigré en région


Après sept mois en territoire rimouskois et plus d'un mois à travailler dans une nouvelle boîte, je me suis rendu compte d'un truc cette semaine. Ou plutôt de l'absence presque totale d'un truc.

Le déclic s'est fait vendredi dernier, je crois. Je papotais avec deux collègues de boulot de notre parcours d'études, des cours qu'on avait suivis, des logiciels qu'on avait appris, etc. (évidemment, étant le plus vieux des trois, j'avais l'impression de parler de l'invention de la bicyclette tellement le décalage était grand entre mes méthodes et les leurs)…
Puis je me renseignais sur le lieu de leurs cours, le cégep, l'école privée, l'université, etc. Je voulais savoir. Là, une des deux me demande "Et toi, tes cours, c'était où ?". Je réponds : "Euh ben, en France". Elle, elle voulait juste savoir le genre d'école, la formation dispensée, etc. Et puis, "en France", c'était tellement évident que ma réponse tomba à plat complètement. Plaf.

Et là, je réalise le fameux truc.

Depuis que je suis à Rimouski, jamais personne ne m'a demandé d'où je viens. On n'a même jamais relevé le fait que je sois Français. Ça passe comme une lettre à la poste. Ça ne compte pas. Pourtant mon accent est clair et net, je ne viens pas d'ici.
Aucune question du genre "C'est comment, la France ?", "Pourquoi tu es parti ?", "T'as vécu où, là-bas ?", "Qu'est-ce que tu me conseilles de voir si j'y vais ?", etc.

Je croyais qu'en me retrouvant en région, mon statut d'immigré passerait davantage au premier plan qu'à Montréal, serait plus criant. Je me méfiais même d'avance de certaines réactions peut-être hostiles aux "maudits Français".

Et pourtant, RIEN. Indifférence totale. Y aurait-il un "effet Rimouski" ?
Et là, évidemment, je fais le parallèle avec Montréal.

Il me semble qu'à Montréal, on me questionnait souvent sur mes origines, la région où j'avais grandi, etc. Ce point-là était récurrent. Il comptait. Lors de la rencontre de nouvelles personnes, je pense ne pas avoir pu éviter une seule fois le sujet de mon origine française. Ce n'était pas mal intentionné et je n'ai jamais senti d'agressivité derrière, c'était juste habituel que ça arrive dans les discussions ; le fameux "Vous en France…". Ceci dit, entre immigrés de différentes origines, ce point était souvent mis de l'avant puisqu'il permettait de faire le lien "Ah donc toi, au Mexique…" "Parce que toi, en France…"

En fait, j'ai toujours trouvé qu'il y a une curiosité très forte du Montréalais moyen envers les Étrangers, il a envie de savoir plein de trucs sur le pays d'origine de son interlocuteur. Le Montréalais s'abreuve de toutes les cultures, il aime ça, et il le recherche. Et puis beaucoup de Montréalais viennent d'ailleurs, donc l'aspect "origine" fait naturellement partie des rapports humains.

Passons à ici, maintenant.

Je côtoie depuis mon arrivée une écrasante majorité de Québécois "pure-laine". Ceux qui ne le sont pas sont pour la plupart étudiants, donc de passage (et pas nombreux !). Entendre l'accent français dans les rues, c'est FINI ! Je ne suis plus sur le Plateau.
Autour de moi, il y a beaucoup de personnes qui sont nées et ont toujours vécu dans la région ou pas loin, de vrais enfants du pays. "D'où tu viens, toi ?" ne se demande pas vraiment, et ça a peut-être teinté les rapports… toujours est-il que même s'il n'y a pratiquement aucun Étranger à la ronde, on ne le questionne pas sur son origine. Bizarre, finalement.

Il y a une autre possibilité : peut-être qu'en choisissant une petite ville, tu te classes automatiquement dans une autre catégorie d'immigrés : les "fondus", ceux qui sont d'ici, à présent. Et c'est marrant, c'est comme ça que je le ressens. Si tu es à Rimouski, c'est que tu as passé le stade d'être un immigrant… tu as rejoint "le clan". Ça se pourrait que ce soit ça.

Ça reste un sacré paradoxe : Montréal la ville du mélange où finalement on te rappelle souvent que tu es étranger, et Rimouski la ville moyenne de région, bien pépère, où personne ne relève jamais ce fait.

Ceci dit, je n'ai pas l'intention de m'en plaindre. Je voulais m'intégrer ?
Eh bien, pour le coup, de l'intégration, j'en ai !