Les raisons pour vouloir déménager de la Métropole vers la région sont nombreuses. Qualité de vie, calme, coûts, etc.
On sait tous ça.
Pourtant il y a un autre aspect. Moins avouable car pouvant facilement être mal interprété.
C'est qu'à Montréal, je ne me suis jamais senti tant que ça au Québec.
Montréal, c'est ce que Paris est à la France ; c'est ce que Londres est au Royaume-Uni ; c'est ce que New York est aux États-Unis. Une grande métropole (beaucoup la trouvent petite, mais je la trouve grande), très diverse, très cosmopolite, polyglotte.
Le samedi après-midi, sur Sainte-Catherine dans le centre-ville, on entend d'ailleurs une multitude de langues dans la rue. J'en ai fait plusieurs fois l'expérience. Le mélange est hallucinant. Les yeux fermés, il serait difficile de deviner dans quelle ville on se trouve. Berlin ? Londres ? San Francisco ?
Les grandes villes s'uniformisent. Il devient de plus en plus difficile de se sentir ailleurs, d'être dépaysé. S'il y a une mondialisation de l'économie, il y a aussi une mondialisation de la démographie. On mange des sushis avec Sven à Chicago ; on danse la salsa avec Mohammed à Londres ; on défile pour le nouvel an chinois avec Boucar et Stanislava à Copenhague. Comme à Montréal le samedi au centre-ville, si on ferme les yeux dans la rue à Chicago, à Londres, à Copenhague, on aura la même difficulté à se situer, on ne saura pas vraiment où on est.
C'est ce qui est, peut-être, la plus grande différence entre Montréal et le reste de la Province. Plus encore que l'opposition ville versus campagne, smog versus air pur, bouchons versus circulation fluide, bruit versus silence…
La composition démographique.
Hors de la Métropole, il n'y a que des Québécois. Ils "parlent québécois", s'appellent Tremblay, Gagnon ou Desjardins. C'est peut-être cliché, mais on se sent drôlement au Québec, là-bas. Il y a un fossé plus grand entre Montréal et Mont-Laurier qu'entre Montréal et Toronto. Vraiment.
J'ai peut-être l'air de généraliser, d'opposer Montréal, qui serait un Québec "pas pittoresque" et le reste qui serait un "vrai Québec". Pourtant, quand on dit "un Québécois", imagine-t-on VRAIMENT un gars d'origine russe vivant à Montréal, et qui parle à 90% du temps en russe avec ses voisins et collègues ? Non. Je parie que la grande majorité des gens imaginent un "Canadien-Français" qui parle en joual, qui aime le hockey et a du sirop d'érable dans son frigo ! Même si on se défend de faire des généralisations, on se rattache à des images, qu'on le veuille ou non. Quand on me parle d'un Italien, désolé mais je ne m'imagine pas un Chinois qui parle... chinois. Ben non !
Je n'ai, à ce propos, jamais pensé qu'habiter sur le territoire du Québec suffise à faire de nous un Québécois, comme habiter au Vietnam ne rend pas vietnamien. Il y a des codes à apprendre et une culture à assimiler. Et il faut le vouloir, surtout.
Pourtant, quand je vivais à Paris, toutes les cultures m'attiraient. Toutes, sauf une. Je me foutais complètement de la culture française. Je suis français, je porte des racines françaises en moi, je n'avais donc aucun intérêt à en découvrir davantage. C'était aussi ce qui différenciait la vie à Paris de la vie de province que j'avais connue avant. À Paris, je m'ouvrais sur le monde entier. Super enivrant.
Plusieurs années ont passé, j'ai quitté la France pour le Québec, et le paradoxe de ma condition d'immigrant, c'est que je suis plus sensible maintenant à la notion de "culture majoritaire" ; d'autant plus que Montréal est un gros mélange parfois difficile à appréhender. Même si ce côté très "ville mondiale", "nations unies" où tous les pays sont représentés a son charme, en même temps il complique l'intégration. J'ai besoin de savoir à quel pays je m'attache, où je suis. Être plus qu'un "citoyen du monde" qui vient de partout et nulle part à la fois.
D'ailleurs, si j'en juge par le nombre de mots et d'expressions québécois que s'obligent à utiliser dès leur arrivée (et maladroitement) les Français du Plateau, en tant qu'immigrants on a tous la même envie. Devenir, en vivant ici, un peu québécois. On espère secrètement sympathiser avec les "indigènes" et on est fier quand nos familles et nos amis voient qu'on ne côtoie pas juste d'autres Français ou immigrants. Finalement, on ne considèrera pas son immigration comme complètement réussie tant qu'on n'aura pas d'attaches sentimentales réelles avec des Québécois (voir la définition d'un VRAI plus haut ;-), pas le Russe, là ;-))
Dans mon cas, je peux me compter chanceux, j'ai ici des amis, un amoureux et une belle-famille, ce qui est un très bon début ! Ces attaches sentimentales m'ont simplement donné envie d'aller encore plus loin sous la surface. De savoir le Québec comme je sais la France.
Montréal, tu as été une super expérience. Tu m'as ouvert une porte sur le Québec.
À présent, je suis prêt à franchir le seuil et à aller voir plus loin...